Il y a 50 ans… Jean Cocteau décorait la Salle des mariages

13 septembre 2008 par Nice Télé Web

Exposition à partir du 4 octobre 2008

La Salle des mariages de l’Hôtel de Ville

La Salle des mariages de Menton vient de fêter ses 50 ans. Son inauguration eut lieu le 22 mars 1958 et Jean Cocteau fut le témoin du premier mariage dans « sa » salle le 31 mars 1958.

 

 

 

Jean Cocteau séjournait régulièrement sur la Côte d’Azur depuis les années 1910 mais ce fut au cours de la décennie 1950 qu’il s’attela à décorer un réseau de monuments d’une grande cohérence à Saint-Jean-Cap-Ferrat, Villefranche, Menton, Cap d’Ail, et Fréjus. En 1956, alors qu’il décorait la Chapelle Saint-Pierre de Villefranche, le Maire de Menton, Francis Palmero, lui confia le soin de transformer l’ancienne salle de justice de paix en Salle des mariages. Il s’était déjà « essayé » à ce genre d’exercice pictural à la Villa Santo Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat à partir de 1950 mais à Menton le challenge fut de taille, eu égard déjà au caractère de la pièce et à l’officialité de sa future fonction. Le poète l’écrit lui-même : « Une des entreprises les plus insolites de Monsieur Palmero ne fût-elle point sa demande à un poète, de décorer l’Hôtel-de-Ville ? Avouerai-je que mon imprudente acceptation vint de ma soif d’être digne de cet « à l’impossible je suis tenu » dont j’ai fait ma devise. » (Extrait du guide La Salle des mariages – Hôtel de Ville de Menton – Editions du Rocher – Monaco, 1958)

Jean Cocteau entreprit cet ouvrage entre 1956 et 1958. Sa démarche était nécessaire, il le reconnaissait lui-même : « Fatigué de l’encre et de la table, j’ai entrepris une cure d’altitude sur des échafaudages. Il est parfois indispensable de changer d’air, surtout lorsque le souffle des intellectuels contamine le nôtre. Peindre des murs exige un oubli animal de l’intelligence, un usage artisanal des mains et des jambes. Ces besognes de manœuvre me défatiguent et laissent reposer mon vin ».
Le soin qu’il apporta au graphisme de cette Salle des mariages fut le résultat d’une longue réflexion afin d’y créer une nouvelle « écriture » qu’il n’avait encore jamais appliquée à d’autres lieux. Il parlera plus tard du « style de Menton ».
Son journal intime, publié sous le titre Le Passé Défini, témoigne de cette recherche spécifique et de la méthodologie mise en œuvre: « Cette nuit, l’idée m’est venue en songeant à la toile d’araignée signifiante de ma chapelle, de reprendre des dessins de la suite « médiévale » et de la suite « faune », de les remplir de tatouages multicolores et géométriques. Il en résulte la noblesse, la splendeur des peuplades qui expriment leur sens du faste par le décor ornemental dont ils ornent leurs figures sur une peau irisée d’un gris ardoise. »
(Extrait du Passé Défini V, 1956-1957, journal – Editions Gallimard – 2006)

Le « style de Menton » : De la figuration à l’abstraction

Lorsque Paul Morand rend visite au poète à Menton, celui-ci évoque le vertige du romancier face à ce considérable lasso de lignes.
Jean Cocteau qualifiait toutes ses œuvres murales de « tatouages », mais à Menton particulièrement, sa ligne graphique est animée d’un rythme inédit, qui évoque « cette beauté singulière des tatouages des guerriers et des danseurs noirs ». Ce labyrinthe de lignes colorées s’oppose en tout à la rigueur stylistique de la Chapelle des Pêcheurs à Villefranche, envahie d’un réseau de lignes noires tracées sur les murs blancs. L’idée des « macarons » (lignes concentriques colorées), initiée à Menton, lui aurait été inspirée par une exposition d’art nègre qu’il avait visité quelques temps auparavant à Paris. Dans son texte d’introduction à la Salle des mariages, Cocteau dit organiser les « noces mystérieuses » de la beauté figurative issue de l’art grec et de la beauté abstraite propre à l’art nègre.

 

 

 

Jour après jour, Cocteau assiste médusé à une nouvelle expression de son génie, de ce « moi nocturne, qui nous commande et dont nous ne sommes que la main d’œuvre (…) J’ai travaillé toute la journée à Menton. Le décor de la mairie se hâte vers sa fin. Les lignes s’enroulent et méandrent presque toutes seules… ».
(Extrait du Passé Défini V, 1956-1957, journal – Editions Gallimard – 2006)

La mise au jour de l’inspiration de Cocteau pour la Salle des mariages viendra d’une discussion avec son fils, Edouard Dermit :
« Peut-être sont-ce les admirables volutes des boucliers, tambours, et masques africains qui m’incitèrent, sans que je m’en doutasse, à remplacer les taches de couleur par un méandre anatomique, véritable labyrinthe de lignes. Toujours est-il que mon fils, à qui je m’ouvrais de mes inquiétudes en face d’une route désormais inévitable que j’avais prise, me dit en riant que je continuais à suivre des directives internes sans les comprendre, et que j’avais, à mon insu, décoré cette salle dans le style du Palais de Crète.
Instantanément, cette similitude me sauta aux yeux, et je découvris le sens de mes arabesques. Oui, j’étais instinctivement remonté aux origines du modern-style, décadence gracieuse de la superbe décadence de Knossos, étant admise cette vérité baudelairienne qu’une décadence doit être considérée comme la pointe extrême d’une civilisation. Une fois la clef en main, il devenait simple d’ouvrir les portes. Que dis-je, mon fils m’avait offert le fil d’Ariane. »
(Extrait du guide La Salle des mariages – Hôtel de Ville de Menton – Editions du Rocher – Monaco, 1958)

Jean Cocteau écrivit à la suite de cette découverte un poème intitulé De Menton à Knossos, évoquant le Festival de Musique dont il était un habitué :

Cette poussière était de filles chatouillées
D’orchestres et de glaces sous les platanes
Et d’arbres de lauriers sur le bord des allées
Où s’endorment les demeures mahométanes
On traversait la ville sans être vu
Enervé par les feux verts et par les feux rouges
Et là-bas en l’air ce festival imprévu
Où nulle flamme des candélabres ne bouge…

Extrait de Jean Cocteau – Œuvres poétiques complètes – Bibliothèque de la Pléiade – Éditions Gallimard

Techniques

Fidèle à son impératif de rester un poète qui dessine, et de ne pas empiéter sur le travail de peintre, Cocteau met en place une nouvelle méthodologie de travail, en utilisant les compétences des artistes et artisans locaux.
« … Cette nuit, je ne pouvais dormir et j’ai inventé la méthode de travail pour les couleurs de Menton. J’achèterai chez les Rontani les craies de couleurs qui n’avaient pu me rendre service dans la chapelle et je tracerai les lignes à la craie afin que le peintre les repasse au pinceau. Ainsi aurai-je une idée exacte du résultat et mon aide ne pourra-t-il commettre la moindre faute dans mon parcours graphique.… »
(Extrait du Passé Défini V, 1956-1957, journal – Editions Gallimard – 2006)

 

 

 

Jean Cocteau s’entoure en effet d’une équipe de peintres décorateurs pour l’aider dans la réalisation des peintures murales, qu’il a préalablement dessinées à la craie. Concernant le reste du décor, il dessine les candélabres en fer forgé, les « chaises espagnoles » recouvertes de velours rouge, conçoit le dessin de la moquette « léopard » et celui des miroirs gravés à l’effigie de Marianne.

Les thèmes de la Salle des Mariages

- Les deux grands profils tracés sur le mur du fond représentent la fiancée au chapeau traditionnel niçois, la capeline, et son fiancé portant le bonnet des pêcheurs méditerranéens.
- Au plafond, une allégorie : la Poésie est installée, de manière instable, sur Pégase, la Science jongle avec les mondes et l’Amour est représenté sous les traits de Cupidon.
- Sur le mur de droite, la noce imaginaire d’un village se déroule selon le rite : la femme doit suivre son mari. Le jeune ménage s’apprête à partir, des présents leur sont apportés.
- Sur le mur de gauche, une scène issue du mythe d’Orphée : Eurydice meurt et Orphée, les yeux clos, laisse tomber sa lyre. Aussitôt, les hommes s’animalisent, deviennent centaures, s’entre-tuent et massacrent des bêtes innocentes.

 

 

 

 

Présentation de l’exposition

Ce nouvel accrochage des collections appartenant à la Ville de Menton présentera une centaine d’œuvres et de documents relatifs à la Salle des mariages et au mythe d’Orphée.

 

 

 

-La relation qu’entretenait Jean Cocteau avec la Ville de Menton sera évoquée à travers de nombreux documents d’archives et photographies. Différentes études réalisées pour l’affiche du Festival de Musique de 1956 seront présentées.
-Parmi les dessins préparatoires pour les décors de Menton, on découvrira les variations autour d’Orphée, alter ego du poète et figure omniprésente dans son œuvre. Les études pour la Salle des mariages seront suivies de nombreux dessins à méandres colorés, représentatifs du « style de Menton ».
-Une série d’études pour la Chapelle de Villefranche-sur-Mer introduiront les motifs méditerranéens tels que les pêcheurs, les jeunes filles en costume traditionnel, ou encore les décors marins.
-Les céramiques créées par Cocteau dans l’atelier des Madeline - Jolly seront présentées dans les niches du Bastion, qu’il avait conçues à cet effet.
-Plusieurs documents permettront enfin d’évoquer la préparation par Cocteau de son dernier film, intitulé « Le Testament d’Orphée », dont le tournage débuta en 1959 aux Studios de la Victorine à Nice et aux Baux de Provence.

Ces dessins, lithographies, photographies et céramiques sont issus des collections historiques du Musée Jean Cocteau, ainsi que de la collection Séverin Wunderman, qui sera intégralement présentée dans un nouveau musée dont l’ouverture est prévue en 2010.

Repères biographiques

1950 En mai, Cocteau séjourne pour la première fois à Saint-Jean-Cap-Ferrat dans la villa des Weisweiller, Santo Sospir, qui deviendra sa troisième demeure. Il y entreprend la décoration des murs.
1951 En juillet, Cocteau commence un nouveau journal, Le Passé défini, à l’instigation d’Edouard Dermit. A la fin de juillet, il séjourne à Santo Sospir. A l’automne, il est à Santo Sospir, où il s’adonne à la peinture, il rencontre plusieurs fois Picasso et prépare le film La Villa Santo Sospir.
1952 En janvier, Cocteau fait une tournée en Allemagne où il présente Orphée et La Villa Santo Sospir.
1953 Exposition de ses peintures, dessins et tapisseries à la galerie des Ponchettes à Nice. Il retrouve Santo Sospir en juin.
1954 Victime d’un infarctus du myocarde, le 10 juin, Cocteau part en convalescence à Santo Sospir.
1955 Le 11 janvier, il est élu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Il est également élu à l’Académie française, prenant la succession de Jérôme Tharaud. La réception a lieu le 20 octobre. André Maurois répond à son discours. En été, il séjourne à nouveau à Santo Sospir.
1956 Cocteau commence la décoration de la chapelle Saint-Pierre à Villefranche. Il séjourne à Santo Sospir. Tout en continuant la décoration de Villefranche, il entreprend celle de la Salle des mariages de la mairie de Menton.
1957 La décoration de la chapelle Saint-Pierre est achevée. Il est initié à la poterie à l’atelier Madeline-Jolly de ViIlefranche.
1958 Sa sœur Marthe meurt le 13 janvier. A Santo Sospir, il travaille au Testament d’Orphée malgré des difficultés de financement.
Le 16 mars 1958, Cocteau accompagné de son ami Jean Renoir sont interviewés lors d’une émission de la R.T.F qui eut lieu en direct dans la Salle des mariages. Ils participent pour l’occasion à un « mariage blanc ». Le 22 mars 1958, la Salle des mariages de Menton est inaugurée devant le Conseil Municipal et la presse invitée à cette occasion. Jean Cocteau fut le témoin du premier mariage dans « sa » salle le 31 mars 1958. Un concert de l’orchestre de Chambre de Stuttgart dirigé par Karl Munchinger fut donné dans cette salle le 28 juin 1958.

Exposition ouverte tous les jours de 10h à 12h et de 14h à 18h, sauf le mardi et jours fériés